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GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO Une femme au volant, téléphone à la main, une attitude dangereuse.

À ceux qui consentent au massacre sur la route

Article de Jehanne Collard Avocate spécialisée dans la défense des victimes de la route, ex-présidente de la Fondation Anne-Cellier contre l'insécurité routière

 

Les faits sont là, têtus, sanglants. 335 personnes ont trouvé la mort sur nos routes, le mois dernier. Le massacre quotidien a fait 78 victimes de plus que l'an dernier. Le deuil, le malheur ont bondi de 30 %. Une hausse vertigineuse. Depuis le début de l'année, 2.558 personnes, déjà, ont péri. Et vingt mille autres garderont de leur accident des séquelles définitives.

Les faits sont là, consternants, alarmants. La mort, la violence triomphent. 2016 sera pire que 2015 avec ces 3.500 morts. Pourtant le bilan de l'an dernier était déjà désastreux. Comme celui de l'année 2014, l'année cauchemar, celle où la courbe des victimes a commencé à s'inverser. Trois années d'augmentation continue des victimes de la route : on n'avait pas vu cela depuis 35 ans ! La catastrophe humanitaire est inédite, désastreuse pour un gouvernement qui s'était engagé à passer sous le seuil de 2.000 morts en 2020.

Des mesures fortes, suivies d'une application rapide, sont capables de modifier le comportement des conducteurs.

Le pire, c'est que cette catastrophe était parfaitement évitable. Si nos gouvernements nationaux sont souvent démunis devant les effets de la mondialisation, la hausse du chômage ou les dérèglements climatiques, ils restent parfaitement capables de maitriser la sécurité routière. Les connaissances scientifiques, les experts, les remèdes existent. L'expérience aussi. En 1972-73, le gouvernement de Jacques Chaban Delmas a imposé deux mesures impopulaires : la vitesse limite à 90 km/h et la ceinture de sécurité. Des milliers de vies ont été sauvées. En 2002, le président Jacques Chirac a voulu le contrôle radar et les contraventions automatiques. Dans les cinq ans qui ont suivi, le nombre de victimes a été divisé par deux.

Des mesures fortes, suivies d'une application rapide, sont capables de modifier le comportement des conducteurs. Nos gouvernements successifs ont hélas oublié cette leçon. Ils ont cru la bataille terminée, négligé tous les signaux d'alertes. Dès 2008, on savait que les radars fixes et signalés montraient leurs limites. Il fallait enlever les panneaux, combattre les détecteurs pirates, l'information parallèle sur les réseaux sociaux. Les ministres de M. Sarkozy ont reculé.

On a laissé notre système de répression devenir celui d'une république bananière.

Dès 2010, une étude internationale démontrait que les progrès électroniques et informatiques des voitures n'étaient responsables que de 11% des vies sauvées. Vaincre la mort sur la route supposait donc qu'on maintienne la pression sur le comportement des conducteurs. On n'a rien fait. En 2012, un rapport de l'Inspection générale de l'administration établissait que 46 % des excès de vitesse constatés restaient impunis, que plus d'un million de contraventions adressées à des entreprises ou des administrations n'avait jamais débouché sur des retraits de points. On a enterré le rapport. D'autres études ont montré que les sanctions ne suivaient pas pour plus de la moitié des conducteurs pris en état alcoolique ou sous l'emprise de la drogue. On n'a rien fait. On a laissé notre système de répression devenir celui d'une république bananière.

Lorsque, lassés d'un tel aveuglement, deux des meilleurs experts ont démissionné du Conseil national de la sécurité routière, on n'a pas réagi. Quand un rapport d'inspection a dénoncé l'enlisement de la gestion de la sécurité routière, la perte de son caractère interministériel, son manque de moyens, on n'a rien fait.

Tous les indicateurs sont passés au rouge.

Dès 2014, tous les indicateurs sont passés au rouge : vitesse moyenne, conduite sous drogue et sous alcool, délits de fuite. Profitant du laxisme ambiant, les conducteurs partaient à la dérive. On a encore fermé les yeux.

Lorsque devant la hausse continue des victimes de la route, le ministre de l'intérieur, M. Bernard Cazeneuve, se décide enfin, le 2 octobre 2015, à convoquer un Conseil interministériel en sommeil depuis plus de quatre ans, c'est pour accoucher d'un catalogue de décisions aussi long que flou. Mesures trop tardives parce que trop lentes à mettre en œuvre, projets d'implantation de radars sans calendrier, expérimentation de limitation de vitesse sur une dizaine de kilomètres et sans bilan annoncé : rien qui ne réponde à l'urgence. Aucune mesure forte, d'application immédiate, qui soit en mesure de ramener les conducteurs au respect de la loi. Un an plus tard, le désastre annoncé est là et il restera longtemps dans les annales de l'incurie politique.

"Il n'est pas de consentement à un tel massacre". On prête cette phrase magnifique au général De Gaulle face aux hésitations de son premier ministre, Georges Pompidou, dans la lutte contre l'insécurité routière. Les gouvernements successifs de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ont hélas consenti au massacre. Ils savaient et ils n'ont rien fait.

Pourquoi ? Ont-ils cru à une baisse automatique et magique des victimes comme d'autres au retour de la croissance ? Pensaient-ils au contraire, en dépit des exemples étrangers que la mort sur la route est inéluctable, qu'on ne peut pas dépasser une sorte de plafond de verre en matière de sécurité routière ? Mais alors pourquoi Manuel Valls a-t-il promis de descendre au-dessous de 2.000 morts par an ? Nos hommes politiques ont-ils craint le poids électoral de ces défenseurs auto-proclamés des conducteurs ? Mais comment prendre au sérieux ces officines télécommandées idéologiquement par le Front National qui ne cesse de réclamer la fin des radars et l'abandon du permis à point, mesures authentiquement criminelles qu'on ne dénonce pas suffisamment.

Nos dirigeants sont-ils pusillanimes ou simplement indifférents ? Peut-être ont-ils été trop épargnés par le malheur. Sans doute n'ont-ils pas connu l'absurdité d'une disparition dans un fracas de tôles, le poids d'un handicap à vie ? Je souhaite qu'ils prennent un jour le temps de visiter un de ces centres, partout en France, où l'on peut rencontrer des gosses en coma végétatif, une jeunesse mutilée, paralysée, décérébrée par la violence routière.

Si ce terrible spectacle ne les change pas, qu'ils redoutent alors les questions qu'on ne manquera pas de leur poser un jour. Si on avait réagi en temps utile, poursuivi les efforts engagés sous le mandat de Jacques Chirac, on aurait sauvé plus de 700 vies cette année. Que répondront nos gouvernants aux familles de ces 700 victimes de leur incurie ?

Source : LES BLOGS - LE HUFFINGTON POST EN ASSOCIATION avec le groupe LE MONDE

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